Paris, le 10 Juillet, Air France, Avenue de l'Opéra, il est 13.40h.
Les queues, et la canicule même dans les bureaux. Au bout de trente minutes d'attente debout comme dans une boîte de sardines, un guichet se libère et je fais face à une femme impatiente et sèche, sûrement pressée d'aller déjeuner : « Madame, les avions pour Beyrouth sont pleins, c'est LA période des vacances, je n'ai plus UNE seule place, même en liste d'attente, jusqu'au 8 Août ! Alors si vous ne partez pas comme prévu ce dimanche, il vous faudra aussi payer 350¤ pour prolonger votre billet. Alors, qu'est-ce que vous décidez ? »
Trois semaines de plus, ou partir après-demain? Je flanche. Absente depuis deux mois, je n'en peux plus de vivre dans une valise et un sac de toilette. A mon âge, on a besoin de son chez-soi, de retrouver ses habitudes, la nuit je rêve de mon lit et même de ma penderie ! De plus, le prix de mon billet ne cesse de s'allonger. Et puis cette incertitude quant aux dates du retour. Je ne me vois pas rester à Paris jusqu'à la mi-août, avec la cherté de la vie ça va faire beaucoup. Merde, je calcule encore, moi qui hais les chiffres et les dates.
D'autre part, Paris maintenant c'est le bonheur. Il fait jour jusqu'à 11h du soir, tout le monde est dehors et c'est la pleine saison du Mondial, j'adore ! Alors, je reste. Tant pis, le Liban attendra. Le jardin, la maison, maman, seront toujours là, en Août comme en Septembre, en Octobre et en Novembre. C'est comme ça depuis des années, y a pas de raison que ça change.
En effet, y pas de raison que ça change. La guerre éclate pour nous le rappeler. La guerre, de nouveau.
Et je ne peux plus rentrer chez moi.
Une fois de plus. Le pays par terre et moi dehors, à la porte. Ce Liban que j'ai passé ma vie à fuir, dès qu'il est menacé, il redevient mon élément vital absolu. Ma mère, mon arbre, ma maison. Je veux être avec eux et je ne peux pas. J'ai besoin de vivre avec eux, d'aider, de ramasser, de balayer, de rire, de pleurer, avec eux. Au lieu de seule ici à Paris devant la télévision. Cette télé qui s'étale sans fin sur la canicule ambiante - immense catastrophe ! - et des quelques vieillards morts de mort naturelle après tout. S'ensuivent des bulletins-météo détaillés, longuissimes, ridicules, et une pléthore d'intervenants, médecins, aides-soignants, volontaires et tout, les gestes à faire, l'évidence même, s'asperger, boire, se reposer. Tout pour ne pas mourir ! Je crois rêver.
On passe enfin à la guerre. Les mêmes images épouvantables qu'il y a trente ans défilent en boucle - corps déchiquetés, immeubles éventrés, carcasses fumantes partout - et un monde incapable de stopper cette folie. Un problème irrésolu depuis trop longtemps, sous couvert de compromis douteux, a fini par pourrir, et à créer ce monstre tentaculaire, insidieux qui a tout pénétré, tout envahi, et qui nous menace tous aujourd'hui. L'extrémisme généralisé et la haine bien ancrée dans le coeur des enfants.
Israel pilonne à coeur joie ce que nous venions de remettre sur pied après vingt ans de guerre. Nos routes, nos ponts, nos réservoirs, nos stations-radars et leurs missiles ne se privent pas de viser les gens qui tentent de fuir l'enfer de leur région.
Est-il possible encore que le sort de la planète dépende de trois individus assis sur l'arsenal du monde ?
Combien de temps a t-il fallu pour que l'Occident se réveille et se dresse contre Hitler ?
Vomir mon dégoût, ma colère. Que la vie s'arrête, un instant seulement. Mais la vie c'est la vie, sourde et aveugle à tout, elle ne s'arrête jamais la putain.
Mes larmes sont inutiles, mes hoquets enfantins, mais l'impuissance face à la violence c'est trop. Je tourne en rond, me lève, me rassois, je bois, je dors, je pleure, j'en veux à tout et à tout le monde. Surtout à ceux - une poignée d'hommes encore - qui nous ont tant berné depuis si longtemps. Ministres et présidents, leaders et députés, floppées de prêtres de tous bords, tous responsables, tous victimes, à la fois. Notre sort est un bien triste sort, nous qui avions une si belle mission à accomplir.
Mais si en soixante ans nous n'avons pas été capables de bâtir cette nation, c'est que cette nation n'était pas réalisable. Et le Liban n'aura été qu'un leurre. Juste une bonne idée ? Une utopie ? Ma grand-mère d'ailleurs disait "nous sommes un pays d'amour ! Tout ce dont nous avons besoin c'est d'une poignée de penseurs, d'une poignée de semeurs et de quelques anges". Et depuis tout ce temps, ils ne se sont occupés que de façade et de propos, colmatant les brèches, acceptant des faits accomplis inacceptables. Faibles, menteurs, lâches, vendus. Comment ont-ils osé prétendre aussi longtemps, promettre et mener des générations entières vers un futur sans avenir ?
L'exil, la mort.
Je leur crache dessus.
GABY BUSTROS